Une Révolution Verte… Mais Pour Qui ?

C’est quoi exactement un objet connecté ?

Commençons par les bases. Un objet connecté, c’est tout appareil du quotidien capable de se connecter à Internet pour échanger des données : un thermostat qui ajuste la température tout seul, une ampoule qu’on allume depuis son téléphone, un réfrigérateur qui commande vos courses, une caméra de surveillance pilotée à distance, ou même une brosse à dents qui analyse votre façon de vous brosser les dents.

Quand ces objets sont regroupés pour gérer une maison entière de façon automatisée, on parle de domotique. Le mot vient du latin “domus” (maison) et “informatique”. C’est littéralement l’informatique de la maison.

À l’horizon 2025, on comptait déjà plus de 25 milliards d’objets connectés dans le monde, et environ 26 milliards en service rien qu’en Europe. C’est colossal. Et ce chiffre ne fait qu’augmenter chaque année.

Mais derrière cette avalanche de gadgets intelligents se cachent deux questions que l’on pose rarement : est-ce vraiment bon pour la planète ? Et surtout, qui peut vraiment en profiter ?

La promesse : consommer moins, vivre mieux

L’argument numéro un des fabricants de domotique, c’est l’économie d’énergie. Et sur ce point, ils n’ont pas tout à fait tort.

Un thermostat connecté, par exemple, apprend vos habitudes. Il sait que vous rentrez à 18h le mardi, que vous partez en week-end le vendredi soir, que vous dormez mieux à 19 degrés. Il adapte automatiquement le chauffage en conséquence, sans que vous ayez à y penser. Un thermostat connecté à 200 euros génère généralement entre 15 et 25% d’économies sur le chauffage, soit environ 180 à 300 euros d’économies annuelles pour une facture moyenne.

Les volets automatiques s’ouvrent le matin pour laisser entrer la chaleur du soleil et se ferment la nuit pour la retenir. Les prises connectées coupent les appareils en veille qui consomment inutilement. Les détecteurs de présence éteignent automatiquement les lumières dans les pièces vides.

Les objets connectés peuvent contribuer à ajuster notre consommation d’électricité et de chauffage à nos besoins réels, impliquer les individus dans leur consommation en leur donnant le moyen de mieux la contrôler, et encourager la production d’électricité décentralisée.

Sur le papier, c’est une belle histoire. La technologie au service de la transition écologique. Mais la réalité est plus complexe.

L’envers du décor : une pollution cachée et bien réelle

Voici ce qu’on vous dit rarement quand on vous vend un assistant vocal ou une ampoule connectée : fabriquer ces objets est extrêmement polluant.

La fabrication des objets connectés implique l’utilisation de produits chimiques dangereux, l’extraction de métaux rares et des processus de production très gourmands en énergie. Ces métaux rares, comme le cobalt, le lithium ou le néodyme, sont extraits dans des conditions souvent désastreuses pour l’environnement local et pour les communautés qui vivent près des mines, principalement en Afrique et en Amérique du Sud.

Et ce n’est pas tout. Chaque objet connecté génère en permanence des données qui doivent être stockées et traitées quelque part. Ce “quelque part”, ce sont les data centers, ces immenses entrepôts remplis de serveurs qui fonctionnent 24 heures sur 24. Le volume total de données des appareils connectés dans le monde devrait atteindre 79,4 zettaoctets en 2025, et les data centers nécessitent une électricité considérable pour traiter et analyser ces quantités massives de données reçues en continu.

Pour aller plus loin sur ce sujet, le site Numérique Éthique publie des analyses accessibles et régulièrement mises à jour sur l’impact environnemental des technologies du quotidien : numeriqueethique.fr

Alors oui, votre thermostat connecté vous fait économiser du chauffage. Mais si on compte l’énergie dépensée pour le fabriquer, le faire fonctionner, stocker vos données et le recycler en fin de vie, le bilan réel est beaucoup moins flatteur qu’annoncé. C’est ce qu’on appelle l’effet rebond : les gains d’efficacité sont en partie effacés par la consommation liée à la technologie elle-même.

La grande question qu’on évite : qui a le droit d’en profiter ?

C’est là que le sujet devient vraiment intéressant, et un peu inconfortable.

La domotique est présentée comme une solution universelle pour réduire la consommation d’énergie et améliorer le confort de vie. Mais regardons qui peut réellement en bénéficier.

Installer un système domotique complet dans une maison coûte en moyenne entre 5 000 et 20 000 euros. Même en se limitant à quelques objets connectés essentiels, on parle facilement de plusieurs centaines d’euros de départ, sans compter les abonnements mensuels pour certains services. Il faut aussi avoir une connexion Internet stable et rapide, un smartphone récent, et une certaine aisance avec la technologie pour paramétrer et utiliser ces systèmes correctement.

Concrètement, cela signifie que les premiers bénéficiaires de la domotique sont les propriétaires de maisons ou d’appartements spacieux, les ménages avec des revenus confortables, et les personnes vivant dans des zones bien couvertes par le réseau Internet. Les locataires, les ménages modestes, les personnes âgées peu à l’aise avec le numérique, et les habitants des zones rurales mal connectées sont largement exclus de cette révolution.

C’est une contradiction profonde. Les personnes qui auraient le plus besoin de réduire leur facture énergétique, souvent celles qui chauffent mal leur logement et paient une proportion importante de leurs revenus en énergie, sont précisément celles qui ne peuvent pas accéder aux outils censés les aider à consommer moins.

Un paradoxe qui interroge nos politiques publiques

Cette inégalité d’accès n’est pas une fatalité. Elle est le résultat de choix politiques et économiques.

En France, des aides existent pour encourager la rénovation énergétique des logements, comme MaPrimeRénov’. Mais ces dispositifs concernent surtout les travaux d’isolation ou le changement de chaudière. La domotique reste largement absente des politiques de soutien aux ménages modestes.

Pour comprendre comment ces technologies pourraient être déployées de façon plus équitable, le rapport de l’Arcep et de l’ADEME publié en juin 2024 sur l’impact environnemental des objets connectés offre une analyse sérieuse et documentée : arcep.fr

Vers une domotique vraiment durable et accessible

Alors, que faire ? Voici quelques pistes concrètes pour que la domotique tienne réellement ses promesses environnementales et sociales.

La première piste, c’est de privilégier la durabilité des objets. Un objet connecté qui dure dix ans vaut mieux que trois gadgets bon marché jetés en trois ans. Réparer plutôt que remplacer, choisir des marques qui proposent des mises à jour logicielles sur le long terme, et éviter d’acheter des objets connectés dont on n’a pas vraiment besoin : ce sont des gestes simples mais efficaces.

La deuxième piste, c’est de penser collectif. Des immeubles entiers pourraient être équipés de systèmes de gestion énergétique partagés, bien plus efficaces et moins coûteux par logement qu’une installation individuelle. Des copropriétés, des HLM, des quartiers entiers pourraient bénéficier d’une domotique mutualisée, accessible à tous les résidents quelle que soit leur situation financière.

La troisième piste, c’est la formation et l’accompagnement. Avoir un thermostat connecté ne sert à rien si on ne sait pas l’utiliser correctement. Des programmes de sensibilisation et d’accompagnement, notamment pour les personnes âgées ou peu familières du numérique, sont indispensables pour que ces technologies bénéficient vraiment à tous.

Ce que l’avenir nous réserve

La domotique va continuer à se développer, c’est certain. Les prix vont baisser, les systèmes vont se simplifier, et de plus en plus de logements neufs seront livrés avec des installations connectées de base.

Mais la vraie question n’est pas technique. Elle est politique et sociale : allons-nous laisser cette révolution se faire uniquement au bénéfice de ceux qui peuvent se la payer ? Ou allons-nous décider collectivement que les outils capables de réduire notre consommation d’énergie et de préserver la planète doivent être accessibles à tous ?

La maison intelligente du futur ne devrait pas être un luxe réservé aux plus aisés. Elle devrait être un bien commun, conçu pour réduire les inégalités autant que les émissions de carbone.